Interview croisée | Super El Niño, pourquoi cet épisode pourrait être le plus marquant depuis plus de dix ans
- 17 juillet 2026
- Category: Actualités
Les climatologues ont les yeux rivés sur le Pacifique. Les derniers modèles saisonniers suggèrent qu’un Super El Niño pourrait se développer dans les prochains mois et devenir le plus intense depuis 2015-2016.

Au-delà de ses conséquences météorologiques, un épisode de cette ampleur transforme durablement le fonctionnement des océans : circulation des masses d’eau, remontées d’eaux profondes, disponibilité des nutriments et répartition des espèces marines. Pour les professionnels de la pêche, ces bouleversements représentent un défi majeur. Comment comprendre ces phénomènes ? Et surtout, comment les anticiper grâce aux données satellitaires et à la modélisation des écosystèmes ?
Nous avons interrogé Maxime Lalire, océanographe, et Laurène Merillet, modélisatrice des écosystèmes marins, tous deux membres de l’équipe expert Fisheries de CLS, spécialisée dans l’observation, la modélisation et l’anticipation des ressources halieutiques.
Nous pourrions assister à l’un des épisodes El Niño les plus marquants depuis plus de dix ans.
Pourquoi parle-t-on autant de ce Super El Niño ?
Maxime Lalire : Les épisodes El Niño se produisent régulièrement, mais les événements véritablement extrêmes restent rares. Les références sont ceux de 1997-1998 et de 2015-2016, qui ont profondément modifié les conditions océaniques à l’échelle mondiale. Les modèles actuels suggèrent que le prochain épisode pourrait atteindre une intensité comparable. Si ce scénario se confirme, il pourrait s’agir du phénomène El Niño le plus important observé depuis plus d’une décennie.
Laurène Merillet : Plus un épisode est intense, plus les conséquences peuvent être importantes sur les écosystèmes marins. Les espèces répondent aux transformations de leur habitat. Dès que la température, la disponibilité des proies ou les courants évoluent, les zones favorables changent également. Certaines espèces peuvent alors déplacer leur distribution sur plusieurs centaines de kilomètres.
Pourquoi ce Super El Niño est-il particulièrement surveillé ? Si les prévisions se confirment, à quoi faut-il s’attendre dans les prochains mois ?
Maxime Lalire : Si les prévisions actuelles se confirment, un Super El Niño devrait se développer, avec des anomalies de température de surface de la mer dépassant +2 °C dans une région clé du Pacifique équatorial. Le réchauffement des eaux et l’affaiblissement de l’upwelling côtier au large du Pérou devraient entraîner une réduction importante de l’apport en nutriments qui soutient la productivité marine. Le processus El Niño, et surtout ses évènements extrêmes font l’objet d’une surveillance étroite car il affecte le système d’upwelling du courant de Humboldt, le plus vaste et le plus productif des écosystèmes d’upwelling de bord est au monde. Celui-ci soutient notamment la pêcherie d’anchois du Pérou (Engraulis ringens), qui constitue la plus grande pêcherie monospécifique mondiale en volume de captures, et joue un rôle essentiel dans la régulation du climat à l’échelle régionale et mondiale.

Les épisodes El Niño précédents ont-ils déjà entraîné des déplacements d’espèces marines ?
Maxime Lalire : Oui, cela a déjà été observé. Tout commence par un affaiblissement des alizés, qui modifie les courants océaniques. Cette réorganisation entraîne ensuite l’apparition d’anomalies de température de surface dans le Pacifique équatorial. Les remontées d’eaux profondes (upwelling) au large des côtes occidentales de l’Amérique du Sud diminuent alors, réduisant l’apport en nutriments indispensable à la productivité marine.
Laurène Merillet : Ces changements ont des conséquences très concrètes sur les ressources halieutiques. La diminution de l’upwelling le long des côtes du Pérou et de l’Équateur réduit l’apport en nutriments, ce qui entraîne une baisse de la productivité de l’écosystème et affecte en premier lieu les petits poissons pélagiques, comme l’anchois péruvien. Pour les pêcheries thonières, les conditions favorables au thon listao (skipjack) se déplacent progressivement du Pacifique occidental vers le centre et l’est du Pacifique tropical. Les zones de pêche évoluent alors, tout comme l’accès à la ressource pour les flottilles.
Comment les modèles developpés par la cellule expertise permettent-il d’anticiper les effets d’un Super El Niño ?
Laurène Merillet : La modélisation des écosystèmes marins combine les observations de l’océan avec notre compréhension du fonctionnement des écosystèmes. Elle intègre la physique de l’océan, la production biologique, la disponibilité des proies et les préférences écologiques des espèces afin de simuler l’évolution de leurs habitats dans le temps.
Maxime Lalire : C’est particulièrement pertinent pendant un Super El Niño, car tous les paramètres évoluent simultanément. Si l’on observe uniquement la température, on ne comprend qu’une partie du phénomène. En combinant observations satellitaires, modèles océanographiques et modélisation des écosystèmes, on obtient une vision plus complète de l’évolution de l’océan, ce qui permet de mieux anticiper les changements des écosystèmes marins et d’aider les acteurs de la filière ainsi que les États côtiers à adapter leurs activités.
Si ce Super El Niño se confirme, quel sera le principal défi pour les pêcheries ?
Maxime Lalire : Un Super El Niño peut modifier en quelques semaines la répartition des espèces exploitées par les pêcheries, comme les petits pélagiques ou les thons. Le principal défi consiste à anticiper ces changements afin d’adapter les stratégies de pêche et les mesures de gestion des ressources, qu’il s’agisse du suivi des stocks, des fermetures de zones ou des quotas.
Laurène Merillet : C’est là que les outils de prévision prennent tout leur sens. En combinant observations satellitaires, modèles océanographiques et modélisation des écosystèmes, ils permettent d’anticiper les conséquences d’un Super El Niño et d’éclairer les décisions des professionnels comme des États côtiers. L’objectif est de disposer d’une information fiable le plus tôt possible afin d’agir avant que les impacts ne se matérialisent.
Anticiper les effets d’un Super El Niño
Face à un Super El Niño, l’enjeu n’est plus seulement d’observer l’océan, mais d’anticiper les changements rapides qu’il entraîne dans les écosystèmes marins afin de mieux accompagner la gestion des ressources. Alors que ces écosystèmes évoluent rapidement, les États côtiers, les organisations régionales de gestion des pêches (ORGP) et les professionnels de la filière doivent adapter en continu leurs stratégies, qu’il s’agisse des zones de pêche, du suivi des ressources ou des mesures de gestion.
En combinant observations satellitaires, expertise océanographique et modélisation des écosystèmes, les équipes de CLS contribuent à :
- Observer les changements des conditions océaniques et des habitats marins ;
- Comprendre leurs impacts sur les écosystèmes et les ressources halieutiques
- Anticiper les évolutions afin d’éclairer les décisions des États côtiers, des ORGP et des acteurs de la pêche.
De la pêcherie d’anchois du Pérou aux pêcheries thonières du Pacifique, l’anticipation des effets d’un Super El Niño est devenue un levier essentiel pour une gestion plus résiliente et durable des ressources marines.
